Humeur, humour ... parfois noir.
J'ignore quel a été votre parcours même si je connais un peu certains de mes lecteurs bien sur. Moi, j'ai une vie assez tranquille.
J'ai pris quelques risques, tenté quelques aventures, mais je n'ai jamais volontairement risqué ma vie ni ma santé. Par contre, j'adore avoir peur. J'aime cette trouille qui vous prend aux tripes et vous provoque des décharges d'adrénaline (le meilleur shoot à mon avis).
Il y a quelques (!!) années , quand le saut à l'élastique est apparu en France, j'ai commencé à en rêver. J'étais fascinée par ces plongeurs dans le vide.
Un jour où j'étais dans la voiture d'un de mes oncles, nous passons à proximité d'une zone industrielle en pleine quinzaine commerciale qui organise des sauts à l'élastique depuis une grue. Je me laisse aller, je dis que j'adorerais essayer mais que mes moyens d'étudiante ne le permettent pas. L'oncle répond qu'il me l'offre volontiers.
Comme nous étions invités pour l'anniversaire d'un cousin, nous convenons de déjeuner puis de revenir tous ensemble profiter de l'Exploit.
J'ai déjeuné léger, autant vous le dire. Tout le monde avait été mis au courant, tout le monde voulait venir avec nous assister à mon suicide. Une petite voix sournoise répétait sans arrêt dans ma tête : "et dire qu'il a fallut que tu ouvres ta grande gueule, faut toujours que tu la ramènes, maintenant qu'ils seront tous là, tu ne pourras même plus reculer".
Le repas se termine, j'ai les boyaux en vrac, je me sens très flasque, j'ai pas l'air d'une conquérante, c'est certain. On prend plusieurs voitures, on part et ... on arrive. Il n'y a personne sur le site, tout est fermé, la grue est là, inerte, au milieu des magasin clos. Une lueur d'espoir, enfin "Oh comme c'est dommage, je ne pourrais pas sauter, quelle malchance, tant pis, ce sera pour une autre fois". Quelqu'un répond " mais non, allons faire un tour, il n'est même pas 14 heures, c'est la province ici, tu vas voir qu'ils vont rouvrir, c'est juste la pause". Et nous allons faire un tour.
Et nous revenons. L'endroit s'est animé : il y a des types en tenue de sport, d'autres voitures avec d'autres candidats au suicide. Je ne peux plus reculer, je vais m'inscrire. On me demande si je veux être attachée par une seule jambe ou les deux, ou par la taille, je choisis une seule jambe, tant qu'à avoir la trouille.
J'ai mon harnais autour des cuisses et de la taille et un énorme boudin sanglé autour du mollet. Un des types passe devant moi, regarde ma jambe, demande "qui c'est qui l'a attachée la dame ?", "c'est moi" répond un autre, il regarde à nouveau ma jambe, soupire, lève les yeux au ciel. A ce moment là, je passe en mode panique. Eh l'imbécile, si tu me lis, sur l'instant, j'étais tellement stressée que je n'ai pas compris tout de suite que tu faisais ça pour rire.
Une immense bâche blanche carrée est étalée devant la grue, une nacelle monte et descend pour récupérer les sauteurs, d'ailleurs on saute depuis la nacelle. C'est mon tour. Pendant la montée, le moniteur m'explique, "je vais ouvrir la barrière, tu vas t'avancer, je te tiens par la ceinture, quand tu seras au bord, je compterai jusqu'à 3, à 2 tu écartes les bras, à 3 tu plonges comme pour un saut de l'ange".
Le poids de l'élastique tire ma jambe vers l'avant, la nacelle s'arrête à 60 mètres de hauteur, il ouvre la grille, je regarde en bas. Horreur ! la grande bâche ressemble à une cible minuscule (au fait, pourquoi mettent-ils une bâche ?) et les gens sont si petits. "Tu es prête ?" "oui". Je m'avance, il commence à compter.
1 ... je me positionne tout au bord, je fixe l'horizon, surtout ne pas flancher... 2 ... j'écarte les bras, j'inspire profondément ... 3 ... je plonge la tête la première.
La descente n'est rien, ça va vite, on a toutes les sensations de la chute libre. C'est avant le saut le meilleur, on a les tripes en vrac, la raison qui hurle de ne pas faire ça, les oreilles qui ne perçoivent plus les cris d'encouragement.
Et il y a l'après, moi, pendant des heures, je me sens le maître du monde, rien ne peut m'abattre.
J'ai sauté d'autres fois ensuite, mais la trouille garde sa force et l'enthousiasme aussi.
On peut aussi être plus sensé et se demander à quoi ça peut bien servir de se mettre dans des états pareils.